
Voici plusieurs mois que j’ai des tiraillements dans la poitrine, comme une gène, et tout dernièrement, j’ai eu une énorme tachycardie qui m’a vallu un petit séjour à l’hôpital… « Tout est en ordre », « vous êtes peut-être angoissée mademoiselle ». Soit… La période est un peu rude: licenciement, fin des études, chômage… Mais là je sortais d’un petit souper indien délicieux et m’apprêtais à aller voir mon amoureux jouer. Pas de quoi être tétanisée en somme.
Et puis ce dimanche, voilà t’y pas que m’en vient une autre, plus contenue, certes, mais bien là. Elle est apparue alors que je bavassais toute tranquille après avoir mangé un curry et vu un super concert dans un petit festival indien. Pas de stress apparent. Bizarre.
Voilà trois jour que j’y pense, et essaie de comprendre. Il y a peut-être un lien. Pourquoi ai-je fais ces deux grosses tachycardies à ces moments précis? Un point commun est évident: je venais de manger indien. Est-ce que je ne supporte plus les pois chiches et le dhal? Les épices me tordent-ils le ventre? C’est peut-être de l’aérophagie, qui paraît-il, peut créer ce genre de troubles cardiaques…
Que nenni. La raison m’est apparue ce matin, alors que je marchais pour aller chez le cardiologue. Aussi claire que de l’eau de roche…
Il y a quelques mois, j’avais essayé pour la première fois le petit traiteur indien à côté de mon boulot. Cela faisait presque deux ans que je bossais là et n’y étais jamais allée. Je m’y suis rendue comme une grande, toute seule, bien décidée à me tasser la cloche puisque cela faisait une éternité que je n’avais plus mangé indien. C’est la tête pleine de ces odeurs, la bouche remplie de ces goûts et somme toute bien replète que j’ai décroché mon téléphone, puis marché, intriguée, jusqu’en bas de la rue. Mes soeurs m’y rejoignaient, en larmes. C’était le 3 janvier, le jour de la mort de mon père.
Ça m’est maintenant tellement évident! Je revois la scène. Et je me rappelle aussi parfaitement d’avoir rêvassé dans ce petit troquet au voyage en Inde qu’avait envisagé de m’offrir mon père comme cadeau de fin d’études. Miam miam. Un soir on avait même sorti la carte: Jaipur, Agra, Dehli, Calcutta. Mais ce n’était que musique d’avenir, « il faut d’abord finir tes études, après on verra »…
Mes études terminées, je ne verrai rien du tout, du moins pas à ses côtés. Il faut que je le digère. Ces saveurs m’ont littéralement brisé le coeur. Elles sont ma madeleine de Proust. Elles me renvoient à mon chagrin et mes regrets, tout en me rappelant au passage que mon deuil n’est pas terminé.